A propos

Je suis médecin.

J’ai consacré une grande partie de mon activité professionnelle à la réanimation des nouveau-nés, notamment des grands prématurés.

C’est un métier de l’urgence vitale. Il faut parfois décider en quelques secondes. Mais c’est aussi un métier où il faut apprendre à attendre.

Un grand prématuré peut naître à 500 grammes et rester hospitalisé pendant six mois. Durant tout ce temps, les problèmes peuvent se succéder chaque heure, parfois plusieurs fois par heure. Et avec eux, les décisions : commencer un antibiotique, augmenter l’oxygène, modifier les pressions du respirateur, ajouter un médicament, réaliser un examen supplémentaire.

La tentation est permanente : faire quelque chose.

J’ai eu un maître en médecine. Je l’appellerai ici le Dr D. C’est probablement lui qui a le plus profondément façonné ma manière de soigner — et, sans que je le sache encore, une partie de ma manière de penser.

Il nous avait transmis une exigence simple : au lendemain d’une garde, nous devions être capables de justifier chacune des décisions prises pendant la nuit. Pourquoi avoir prescrit ce médicament ? Pourquoi être intervenu à cet instant ? Quelles conséquences cette décision pouvait-elle avoir sur les heures, les jours ou les semaines suivantes ? Pourquoi fallait-il intervenir ?

Et derrière toutes ces questions s’en cachait une autre, plus exigeante : aurait-il été préférable de rester simplement auprès de cet enfant, éveillé toute la nuit, à le surveiller ?

Nous appelions interventionnisme cette tentation de répondre à chaque problème par une intervention supplémentaire.

J’ai appris que ne rien faire n’était pas nécessairement ne rien soigner. Attendre pouvait être une décision. Observer, une prise en charge. Et intervenir devait toujours pouvoir se justifier autrement que par le simple fait que nous en avions la possibilité.

Bien sûr, il y a des moments où l’urgence impose de ne plus penser qu’aux prochaines minutes. Nous savons ce que c’est que de devoir, parfois, réduire brutalement notre horizon.

Mais lorsque l’urgence s’éloigne, il faut savoir relever les yeux.

Car la finalité, elle, n’a pas changé : amener cet enfant jusqu’au jour où il pourra rentrer chez lui, auprès de ses parents, avec les meilleures chances possibles.

Chaque décision prise aujourd’hui doit rester compatible avec ce que l’on cherche à accomplir demain. Améliorer le quotidien au détriment de la finalité n’est pas une bonne prise en charge.

Définir la destination. Hiérarchiser les priorités. Répondre à l’urgence lorsqu’elle l’exige. Savoir agir. Savoir ne pas agir. Puis relever les yeux et retrouver la destination.

Je ne m’en rendais évidemment pas compte alors, mais une grande partie de D’abord. Puis ensuite. était déjà là.

Définir la finalité. Hiérarchiser. Agir lorsqu’il le faut. Savoir ne pas agir lorsqu’il le faut. Et toujours pouvoir expliquer pourquoi.

C’est cette discipline que j’ai essayé, à mon tour, d’appliquer à l’action publique.

Jacques A.